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Fabien JOUANNEAU

Dessin / Peinture

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Fabien Jouanneau peint des épiphanies, des manifestations. Sa démarche, un peu folle, vise à révéler, à manifester, la transparence, étymologiquement « ce qui paraît au-delà. » À cette fin, il recourt à des voiles en polyester, non pas pour leurs qualités intrinsèques mais pour leur capacité à occulter ou à masquer, à brouiller ou à révéler. Voiler pour mieux révéler… Faire apparaître la disparition… Masquer tout en montrant… Voici quelques-uns des paradoxes de ces productions fascinantes.    L’espace interstitiel, entre deux voiles, constitue un entre-deux où tout peut advenir. Il reste incertain, entre matérialité et évanescence, imposant une certaine forme de lenteur, « celle qui nous construit, fait appel à notre mémoire, et tient à distance évidence et immédiateté » dit l’artiste. Son épaisseur, réelle, mesurable, semble s’abolir au profit d’un terroir voué à l’incertitude, à la subversion des sens – et pas seulement celui de la vue –, à la confusion des notions de présence et d’absence, au chambardement d’une réalité vacillante et de son improbable image spéculaire virtuelle. Il est simultanément inframince, au sens duchampien de ce terme, et d’une abyssale profondeur. Son domaine est celui du hasard et d’appréhensions aussi irrationnelles qu’indéfinissables.    On pense à la définition que Breton donnait de ses Grands Transparents, « qui se manifestent obscurément à nous dans la peur et le sentiment du hasard »[1]. Matta en donna une représentation plastique, dans la descendance du Grand Verre de Duchamp, et Karlheinz Barck les théorisa : « spectres de la surface qui sont des êtres mythiques qui nous mettent en garde contre les profondeurs occupées par des fantômes qui nous hantent. »[2] Projection des monstres qui hantent la vie intérieure de chacun des observateurs sur la grille-écran formatée par l’artiste…   des réalités vivantes avant  Les compositions de Fabien Jouanneau jouent le rôle d’ordonnatrices d’un monde onirique, structuré par une véritable logique, mais dont les rouages sont mystérieusement voilés pour ne laisser transparaître que les reflets trompeurs d’une rationalité dont on finit de douter. S’agit-il de la réalité, de son incertaine réplique ou d’une illusion trompeuse ? Peut-être faut-il aussi y voir une manifestation – littéralement une épiphanie – de l’érotique-voilée chère à Breton.[3]


Les œuvres de Fabien Jouanneau sont autant d’invitations à traverser la surface translucide pour pénétrer dans un monde en apesanteur. Un monde qui conjugue l’expansion d’espaces potentiellement illimités et l’exiguïté d’un volume confiné. Intimité et universalité y coexistent et s’entrechoquent, au gré de l’imagination ou des états d’âme du spectateur. La transparence du voile joue un rôle actif primordial dans la révélation d’un univers onirique, plein de surprises, à la fois familier et étrange. On peut y trouver un écho de cette très germanique Unheimlichkeit chère, notamment, à Freud et à Heidegger : inquiétante étrangeté ou dépaysement. Elle est à l’opposé de ce vernis transparent auquel Stendhal comparait le style : « Le style doit être comme un vernis transparent : il ne doit pas altérer les couleurs, ou les faits et pensées sur lesquels il est placé. »[4] Nous sommes donc à l’opposé de ces effets formels tapageurs et faciles, de ces bricolages approximatifs auxquels ont recours certains de nos faiseurs de l’art contemporain en panne d’idées ou d’inspiration.

    Fabien Jouanneau nous livre aussi une sorte de radiographie – ou plutôt une radioscopie – d’un espace énigmatique, insaisissable et palpitant, vibrant avec la lumière, répondant aux déplacements de l’observateur. On devine, chez lui, une course aussi désespérée qu’effrénée pour s’emparer

qu’elles ne s’anéantissent définitivement. On y décèle une empathie amoureuse pour des riens insignifiants, pour des corps évanescents, à la matérialité éphémère, échappant à l’étreinte au moment même où l’on pense les empoigner. Son travail se ferait ainsi l’écho du propos de Victor Hugo : « Aimer un être, c’est le rendre transparent. »[5]

Louis Doucet, janvier 2015



[1] In Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non.
[2] In Décolonisation de l’esprit occidental, in Mélusine XVII, 1997.
[3] « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas. » in L’Amour fou.
[4] In Mélanges de littérature.
[5] In Les Misérables.


 



“Comme une invitation à une étonnante traversée organisée avec une singulière maitrise et une infinie subtilité de tons, de formes et de matières, tel ce voile léger et les espaces qu’elle nous invite à parcourir, la peinture de Fabien me plonge dans un univers en apesanteur ; je suis devant et derrière ce voile; ici et là-bas, dans ce qui est vaste et intime à la fois, dans ce qui est dit et ce qui est tue tout autant et où se rencontre quelque  chose "d’autre" qui palpite, aussi insaisissable et essentielle peut-être que l’énigme de la vie elle-même".

L.Démogé-Bonaglia